« Où sont vos passeports ? » demande l’employée de police debout au contrôle. Derrière deux poussettes de bébé plus deux enfants, deux bagages à mains et plusieurs sacs à dos, Yaacov se débrouille pour lui tendre les passeports :

« Où sont vos passeports ? » demande l’employée de police debout au contrôle.
Derrière deux poussettes de bébé plus deux enfants, deux bagages à mains et plusieurs sacs à dos, Yaacov se débrouille pour lui tendre les passeports : deux passeports français (le sien et celui de sa femme) et les quatre passeports israéliens de leurs enfants. Ils sont fatigués.
Comme on le leur a recommandé, ils sont arrivés à l’aéroport trois heures avant le départ du vol. Trois heures avant le vol, plus quatre heures de vol, sans compter le trajet vers l’aéroport en Israël et le trajet de l’aéroport en France, cela fait beaucoup pour des enfants en basâge et des parents épuisés.
Mais cela en vaut la peine.
Ces dernières semaines n’ont pas été faciles pour eux. Naomi, mère de quatre jeunes enfants, n’est pas en bonne santé. Elle a subi une opération compliquée dont il ne lui a pas été facile de se remettre. Pendant ce temps, Yaacov avait du mal à tenir la maison, s’occuper des enfants et aider sa femme malade.
Combien un homme seul, inquiet pour l’état de santé de sa femme, peut-il assumer ? En plus de tout cela, on n’était pas loin de Pessa’h. Comment passer la fête dans une maison pleine de ‘hamets ?
Yaacov n’est pas capable de faire tout le nettoyage de Pessa’h.
« Voudrais-tu qu’on loue un autre appartement pour la semaine de Pessa’h ? » propose-t-il à Naomi.

Mais Naomi n’en a pas du tout envie : elle a besoin de ses aises, de ses habitudes.
Habiter dans un appartement inconnu et courir après les enfants pour veiller à ce qu’ils n’abîment rien lui semble trop difficile. Et qu’en sera-t-il de la cuisine ? De la préparation du Sédère ? Avant Pessa’h, le travail est ardu et elle n’a pas la force pour cela.
« Je sens maintenant combien il m’est difficile d’être loin de mes parents, dit-elle. J’ai besoin de ma mère, j’ai besoin qu’elle
prenne les choses en main pour que je sois rassurée ».
Yaacov la comprend bien. Mais les parents de Naomi, comme les siens, habitent en France. Six billets aller-retour, c’est une somme qui dépasse de loin leur budget. C’est impossible, et Naomi le sait.
Malgré tout, des fils invisibles relient semble-t-il le coeur d’une mère et celui de sa fille. La même semaine, la mère de Naomi lui téléphone de France : « Naomi ! Comment vas-tu ? Tu sais, je suis en train de terminer les préparations de Pessa’h mais je ne suis pas tranquille.
Tu viens de subir une opération et n’as pas commencé le nettoyage de Pessa’h. Yaacov est épuisé après ces dernières semaines.
Vous avez tous besoin d’un bon repos et pas d’un surplus de travail. J’en ai parlé hier soir à Papa et nous avons décidé de vous inviter pour Pessa’h et de payer vos billets d’avion. »
L’émotion de Naomi est si grande qu’elle se met à pleurer au téléphone. Sa mère est prise de panique. Cela prend un moment pour que le malentendu soit éclairci et que Naomi explique à sa mère combien sa proposition à-propos lui fait plaisir.
Yaacov réserve des places sur le vol de mardi. Comme le soir du Séder est chabbat, ils auront quelques jours pour se reposer du voyage. Ils vendront leur maison à un non-juif et n’auront qu’à éliminer le ‘hamets visible. Naomi achète quelques vêtements pour la fête et prépare leurs valises.
Ses parents habitent dans une villa surplombant des montagnes, une plaine et un beau ruisseau. Un panorama magnifique s’étend devant les fenêtres. Pour Naomi, il n’y a pas de plus belle vue que celle-là. Ils disposeront d’un étage entier dans la villa, ce qui leur permettra de profiter d’une certaine indépendance tout en se sentant enveloppé dans le cocon familial.
« D. seul sait à quel point j’avais besoin de ces vacances ! Combien j’avais besoin de l’aide de ma mère ! Quel soulagement ! Merci mon D. ! » répète Naomi.
Arrivés à l’aéroport, ils déposent leurs valises au guichet puis se dirigent vers le contrôle d’identité. C’est là qu’une
policière les arrête.
« Où est votre passeport israélien ? » demande- t-elle à Yaacov.
« Mon passeport français est encore en vigueur » répond-il comme allant de soi. On leur avait dit que tant que leur passeport français était en vigueur, ils n’avaient pas besoin de se procurer un passeport israélien.
Cela ne fait pas encore deux ans qu’ils ont fait leur aliya officielle.
« Ce n’est vrai que pour la première année après la aliya, répond la policière. Votre première année est passée, Monsieur ».
Tout d’un coup, Yaacov se souvient. C’est vrai, on le lui avait dit !
« Qu’est-ce que je fais maintenant ? demande- t-il, tendu.
– Votre femme va continuer son chemin vers l’aire d’embarquement et vous, vous allez demander qu’on vous imprime un passeport d’urgence. Avez-vous deux photos d’identité ? »
Oui, il en a ; dans son portefeuille il garde en permanence deux photos d’identité, au cas où.
« Cela coûtera mille chéquels » ajoute la policière en lui montrant le guichet du doigt.
Mille chéquels (230 euros) ! Yaacov est pris de vertige. Comment payer cette somme ?
Naomi essaie d’avancer avec les deux poussettes, deux bagages à main et quatre sacs. Elle laisse passer son tour une fois après l’autre, se sentant de plus en plus inquiète. Comprenant qu’il y a un souci, les enfants deviennent agités. Yaacov attend impatiemment au guichet qu’on lui délivre son passeport, mais la queue n’avance pas. Après une demi-heure, il va à la recherche de sa femme et la trouve presque en larmes.
« Bon, viens avec moi. Nous attendrons ensemble au guichet des passeports et nous irons ensuite à l’aire d’embarquement. Il n’y a pas le choix ».
Naomi se sent soulagée. Son mari prend une poussette et tous les sacs, et ils retournent à la queue des passeports. Rien à faire, la queue n’avance pas.
Deux heures ont passé. Alors que l’avion décolle dans une heure, ils n’ont pas encore de passeport. En ces jours précédant la fête de Pessa’h, ils n’ont pas de grandes chances de trouver six places disponibles dans un autre vol. Et s’ils doivent rentrer chez eux maintenant, quelle déception !
Naomi pâlit rien que d’y penser.
« Faisons un don à Koupat Ha’ir, dit-elle.Yaacov hésite. Son compte en banque contient un peu plus que 1000 chéquels ;
il ne sait pas exactement combien. S’ils font un don par carte bancaire, il ne lui restera peut-être pas assez d’argent pour son passeport.
« On va donner une petite somme, propose- t-il. Quelque chose de symbolique, juste pour dire au Tout-Puissant que si nous avions pu, nous aurions donné plus. »
Il sort son portable, fait le numéro de Koupat Ha’ir, donne son numéro de carte bancaire et annonce la somme qu’il peut donner. A peine a-t-il raccroché qu’il entend appeler son nom.
« C’est vous, Lévi ? demande une employée en uniforme.
– Oui, c’est nous, répond Naomi. Dites-moi…
– Il a un passeport français, n’est-ce pas ?
– Oui, mais…
– Nous avons un problème : l’imprimante des passeports ne fonctionne pas. Montez avec votre passeport français. Tant pis pour cette fois-ci, ce sera une exception. La prochaine fois, n’oubliez pas de vous procurer un passeport israélien ! »
Ouah !
Ils courent vers la porte d’embarquement et montent tout heureux dans l’avion. Ils ont économisé mille chéquels, évité des complications, attrapé leur avions à temps, tout cela à une vitesse impensable !
Qu’ont-ils fait, en fait ? Ils ont donné quelques chequalim à Koupat Ha’ir, voilà tout !