« Il y a quelque chose dans cette blancheur éclatante ! dit David en aspirant à pleins poumons. Il y a quelque chose de propre, de
frais, de pur ! »
Ils marchent prudemment en direction de la tombe du Ari Hakadoch. Leurs pieds laissent de profondes empreintes dans la neige qui tombe sans interruption sur les montagnes de Tsfat et Miron.
« Je ne suis pas poète comme toi, mais cette neige me fait ressentir quelque chose, répond Aharon. Est-ce que c’est la neige qui
fait le silence ou le silence qui fait la neige ?
En tous cas, il ne faut pas parler fort ici. Tu voudrais chanter quelque chose ? »
Il veut certainement parler des chants rythmés qui conviendraient à la cadence rapide de leur marche, mais Menahem entonne la douce mélodie de « Kah Ribone » telle qu’ils la chantent le chabbat à la yéchiva.
« Qui a écrit Kah Ribone ? » demande Menahem lorsque le chant se termine. La pureté qui les entoure le pénètre aussi, en même temps que le froid sec. Elle entre et nettoie, entre et purifie.
« Rav Israël Nadjara » répond David qui sait tout.
« C’est lui qui a écrit aussi Lékha Dodi ? Nous allons bientôt arriver sur la tombe de l’auteur de Lékha Dodi.
– Non. Lékha Dodi, c’est de Rabbi Chlomo Alkabets. Kah Ribone, c’est de Rabbi Israël Nadjara, qui est enterré à Gaza.
– A Gaza ?
– Oui, il l’était en tous cas. Son fils lui a succédé comme Rav de Gaza ».
Gaza, pensent-ils. Ce n’est pas l’endroit le plus serein pour être enterré…
Ils chantent une fois de plus Kah Ribone, avec davantage d’enthousiasme. Les montagnes de Tsfat et de Miron se couvrent devant eux d’une blancheur éclatante. C’est une étendue sans limite, une beauté impressionnante.
Ils ont commencé leur trajet de Miron à Tsfat comme une excursion divertissante sous la neige. Mais l’aventure de ces jeunes
garçons prend une toute autre tournure. La splendeur du paysage les captive. Le silence, la majesté des lieux... Les garçons qui sont sortis de chez eux ce matin ne sont pas les mêmes que ceux qui marchent à présent ensemble, unis, pénétrés de sentiments
élevés.
« Venez, étudions quelque chose en marchant ! » propose timidement Aharon.
Une proposition pareille s’entend comme un reproche dissimulé, mais il languit soudain sa Guemara.
« Très bonne idée ! » répond joyeusement Menahem. Ils reprennent la souguia qu’ils étudient en ce moment et discutent des différents commentaires. Le ton monte, la discussion devient animée et brusquement…
Boum !
Menahem tombe dans un fossé profond qui était entièrement recouvert par la neige. Il se tord de douleur, gémit et se tient le côté
de ses deux mains.
« Nous allons te remonter en faisant très attention » disent Aharon et David.
Mais le moindre mouvement cause à Menahem des douleurs terribles. Il a probablement une fracture. Sa position actuelle est très douloureuse elle aussi ; il faut absolument qu’il puisse s’allonger. Ils essaient de descendre dans le fossé et de l’aider à remonter. Il gémit et crie ; des étoiles dansent devant ses yeux. Ses douleurs sont presque insupportables.
En fin de compte, Aharon et David parviennent à coucher Menahem sur le bascôté.
Il souffre tant qu’il est presque aussi blanc que la neige. On dirait qu’il a plusieurs côtes cassées. C’est seulement lorsqu’il ne
bouge pas d’un millimètre et qu’il respire à peine qu’il ressent un léger soulagement.
« Appelez des secours » parvient-il à murmurer.
Aharon et David le regardent, désespérés.
Ils ont bien essayé d’appeler des secours mais il ne s’en est pas rendu compte. C’est la première chose qu’ils ont tenté de faire
dès qu’il est tombé, mais leurs portables ne fonctionnent pas à cause d’un problème de réception. Ils se trouvent en pleine campagne, entre Tsfat et Miron, sans aucun moyen de demander de l’aide.
Pendant ce temps, Menahem est couché sur la neige glacée ; les flocons qui continuent à tomber le couvrent progressivement.
« Reste avec lui et je vais chercher du secours »dit David à Aharon. Heureusement que nous sommes trois !
– Heureusement que nous sommes trois, d’accord. Mais il aurait mieux fallu qu’il ne tombe pas. S’il n’était pas tombé, il n’aurait pas eu besoin qu’un de nous trois aille chercher des renforts.
– Ce qui m’arrive est décidé en Haut, au cas où tu ne le saurais pas, murmure Menahem. Tu penses vraiment que c’est arrivé tout
seul ?
– Le froid et la chaleur sont dans la main de l’homme » cite soudain David.
Menahem le regard de côté, étonné, mais il a du mal à tourner la tête.
« Je ne crois pas que la Guemara dise cela. Elle dit le contraire, je crois. Il faut demander au Machguia’h de la yéchiva, murmure
Menahem.
– Si tu oses lui raconter où tu es tombé ! ricane Aharon. Tu préfèreras sûrement garder cette question sans réponse plutôt que de lui avouer notre escapade d’aujourd’hui ».
Menahem ne répond pas. Aharon a raison.Ils sont sortis faire un petit tour à la dérobée, en espérant que personne ne se rende compte de leur absence...
« De toute façon, Hachem peut tout.
– Koupat Ha’ir ! »
Ce cri s’échappe de trois bouches au même moment. Ils se souviennent soudain qu’il y a un moyen. Ils peuvent être sauvés même au bout du monde, même parmi les montagnes, même sans portable. Koupat Ha’ir !
« Combien ? » demande Menahem.Chacun fait le compte de ses économies et le total n’est pas bien haut. Mais ils savent que D. verra leurs maigres sous et les acceptera avec bienveillance.
« Bli néder, nous donnerons 78 shekels à Koupat Ha’ir ! » s’exclame Aharon.
« Chir Hamaalot… »
Ils n’ont pas le temps de terminer ce Psaume qu’un homme apparaît soudain, comme s’il émergeait de la neige.
« Que se passe-t-il ? » demande cet homme qui leur semble vaguement familier.
« Ce doit être une fracture des côtes » répond David en montrant Menahem du doigt.
« Oh lala ! La colonne vertébrale est peutêtre touchée ! dit-il en se penchant vers Menahem. Je fais partie de Hatsala (volontaires des premiers secours). »
Les garçons poussent un soupir de soulagement. Il y a un adulte qui va s’occuper de Menahem, et pas n’importe qui : un volontaire de Hatsala !
« Je ne veux pas te déplacer avant d’être sûr que ta colonne vertébrale n’est pas touchée. Je cours chercher de l’aide. Tiens
bon ! »
Et il disparaît aussi vite qu’il a apparu.
« C’est le prophète Elie ? » demande Aharon, stupéfait. Comment un homme de Hatsala est-il apparu même pas une
minute après notre don à Koupat Ha’ir ?
Ce n’est pas un miracle, ça ? »